Un web
fait main

Un web fait main

Les enjeux liés au web

Pour commencer, il me semble nécessaire d’expliquer ce qu’est le web ainsi que de poser certaines étapes de son histoire. La première version du web est créée en 1989 par Tim Berners-Lee, alors chercheur au CERN [3], et permet de relier des pages Internet les unes aux autres via des liens hypertextes. Le web est une sur-couche d’Internet ; au même titre que les courriers électroniques ou le transfert de fichiers, ils utilisent Internet comme support pour fonctionner. Les pages web ne sont pas hiérarchisées ni centralisées, ce sont les liens hypertextes qui permettent de naviguer d’une page à une autre, les personnes écrivant les pages web décident ainsi à quelles pages sera relié leur site. Le web permet de rendre l’utilisation d’Internet extrêmement simple, le rendant accessible à un plus large public. Cette simplicité d’utilisation est notamment due aux navigateurs web permettant de se déplacer de page en page sans avoir à connaître leurs URLs. À l’origine, Internet a été créé pour les propres besoins de leurs créateurs (scientifiques et militaires) et n’a pas été pensé pour un développement grand public. Avec le web, Internet se diffuse à travers le monde et échappe à ses créateurs [4].
Le développement actuel du web est le résultat d’un choix du CERN. Le 30 avril 1993, Tim Berners-Lee renonce à ses droits sur le logiciel du World Wide Web, verse toutes les technologies de l’HTML dans le domaine public et en publie le code source. Ce choix participe à faire du web un outil libre et ouvert avec lequel il est possible de venir œuvrer et expérimenter. En 1994 est alors fondé le W3C, organisme à but non-lucratif dirigé par Tim Berners-Lee dont l’objectif est de superviser le développement du web. Pour le CERN, il était essentiel que le Web reste un outil libre, utilisable par tous et dont personne ne puisse devenir le propriétaire unique. Cette volonté de liberté se retrouve dans le « discours d’indépendance du cyberespace » prononcé le 8 février 1996 par John Perry Barlow, chanteur des Grateful Dead et pionnier de la liberté d’Internet. La Déclaration énonce, dans seize paragraphes courts, le refus de l’appropriation d’internet par tout gouvernement ou entreprise, en particulier celui des États-Unis. Il précise qu’Internet se régule lui-même, avec ses propres codes et langages sociaux, basés sur l’éthique de réciprocité. Il affirme ainsi « Gouvernements du monde industriel, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, le nouveau foyer de l’esprit. Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucune souveraineté là où nous nous réunissons  » [5].
Dès 1995, on assiste à la diffusion du web grand public, qui connaît alors une période d’expansion et de promesses. Cette phase, surnommée la « nouvelle économie », dure de 1995 à 2000 et a pour vocation de supplanter l’ancienne économie de « briques et de mortier » [6]. Elle s’achève avec l’éclatement de la bulle spéculative qui a vu les premières start-up du web atteindre des capitalisations boursières totalement fantasques. Internet né comme une utopie politique, le web quand à lui se développe comme la promesse marchande de révolutionner la vieille économie et les marchés traditionnels.
La fin de la « nouvelle économie » marque alors l’avènement du web 2.0. Il s’agit d’un terme inventé par Tim O’Reilly signalant qu’après le crack de la nouvelle économie une seconde naissance du web s’est faite grâce à des interfaces utilisateur permettant de consulter des sites, mais également de communiquer et d’échanger entre eux. En somme, un web beaucoup plus participatif et interactif, marqué par l’avènement d’un web de service et des réseaux sociaux. Cette période marque également l’apparition des CMS, venant changer en profondeur le web et la manière dont sont fait les sites.

[3]

Abréviation de Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire. Institution intergouvernementale vouée à la recherche nucléaire mis en place par 12 États européens en 1954.

[4]

Dominique Cardon, Culture Numérique, 2019 : Presses de Science Po.

[5]

John Perry Barlow, Déclaration d’indépendance du cyberespace, Juillet 2012, Cairn.info.

[6]

Fait référence à une entreprise traditionnelle située dans la rue qui offre des produits et des services à ses clients en face à face dans un bureau ou un magasin que l’entreprise possède ou loue.

Uniformisation du web

Avec l’avènement des CMS, on voit apparaître de nouvelles logiques dans le champ de la création web. Jusqu’alors les sites web étaient faits main, écrits en HTML. Il était nécessaire de savoir coder pour les créer, ce qui limitait l’accès à la création de sites à un faible pourcentage de la population. Les CMS sont des logiciels fonctionnant à partir d’une GUI [7] et permettant de créer et publier des sites web sans avoir à coder. La majorité sont Open source et gratuits jusqu’à un certain degré, certaines fonctionnalités avancées sont cependant payantes. Ils fonctionnent sous forme de templates permettant de réaliser aussi bien des blogs, des sites marchands que des portfolios. L’utilisateur n’a ainsi pas à coder et peut voir en temps réel les modifications apportées à son site. De par l’utilisation d’une interface en ligne et la non nécessitée de savoir coder, les CMS permettent de rendre plus accessible la création de site web, rendant ainsi possible de gérer tant la partie client qu’administrateur à partir d’un seul et même outil.
L’utilisation de CMS est devenue majoritaire dans la création de site webs. À l’heure actuelle, 66 % des sites répertoriés sur le web utilisent un CMS et 65 % d’entre eux utilisent Wordpress comme CMS. Sur la totalité des sites recensés sur le web cela représente 43 % [8]. Au fil du temps Wordpress a développé un véritable monopole dans le champ du web. Près de la moitié des sites étant réalisés à partir d’un seul et même logiciel, fonctionnant sur des templates (dont la personnalisation reste extrêmement limitée), entraîne inévitablement une uniformisation de la création et de l’expérience utilisateur. Il en résulte une homogénéisation du web, chaque site semble fade et ressemble au précédent. La pratique manuelle du web se fait rare et devient presque un acte de revendication. J.R Carpenter, artiste et écrivaine s’intéressant particulièrement à internet et au web, affirme ainsi « In today’s highly commercialized web of multinational corporations, proprietary applications, read-only devices, search algorithms, Content Management Systems, WYSIWYG editors, and digital publishers, it becomes an increasingly radical act to hand-code and self-publish experimental web art and writing projects » [9]. C’est dans cette recherche d’expérimentations et de radicalité que j’ai décidé de m’intéresser au projet Brutalist Website initié par Pascal Delville.

[7]

Abréviation de Graphic User Interface. Dispositif matériel ou logiciel qui permet à un usager d’interagir avec un produit informatique. C’est une interface informatique qui coordonne les interactions homme-machine, en permettant à l’usager humain de contrôler le produit et d’échanger des informations avec le produit.

[8]

Comparatif des CMS, OVH cloud.

[9]

J.R Carpenter, A Handmade Web, 2015 : « Dans l’univers hautement commercialisé des multinationales, des applications propriétaires, des dispositifs à lecture seule, des algorithmes de recherche, des systèmes de gestion de contenu, des éditeurs WYSIWYG et des éditeurs numériques, coder à la main et auto-publier un projet expérimental d’art et d’écriture sur le web devient un acte de plus en plus radical. »

Brutalist website

Brutalist website est un projet démarré en 2014 par Pascal Delville, visant à recenser des approches brutes et faites main du web tant à travers des sites web que des interviews. Ce projet prend la forme d’un site web mono page à l’interface minimaliste. Les seuls éléments présents sur le site sont une brève présentation du projet ainsi qu’une vignette pour chaques sites web et interview présentés accompagnés de leurs noms et fonctionnant comme un liens pour y accédé [10]. Dans cette présentation, Pascal Delville affirme que « Dans sa robustesse et son manque de souci de paraître confortable ou facile, le brutalisme peut être vu comme une réaction, par une jeune génération, à la légèreté, l’optimisme et la frivolité de la conception Web d’aujourd’hui » [11]. On sait dès lors que tous les sites recensés ici seront bruts, radicaux et expérimentaux.
Le terme de brutalisme est emprunté au domaine de l’architecture, il s’agit en effet d’un style architectural fortement présent dans les années 1950 à 1980, se retrouvant en particulier dans des bâtiments institutionnels ou civils. La principale caractéristique de ces bâtiments est la célébration de la qualité des matériaux de construction et des éléments structurels utilisés [12]. À cause de ces caractéristiques, ces bâtiments sont considérés par la plupart des gens comme hostiles et intimidants. Dans le champ du web le brutalisme suit cette même logique, l’accent est mis sur les caractéristiques du web sans apparats. Comme évoqué précédemment, du fait de l’utilisation massive de CMS et de templates, la majorité des sites web se ressemblent et possèdent des navigations similaires. De par leurs interfaces radicalement différentes les sites brutalistes se démarquent et bousculent les habitudes de navigation des internautes. Ils sont ainsi également bien souvent considérés comme hostiles et intimidants. En effet, lors de la conception d’un site Web brutaliste, tant l’aspect esthétique que le confort d’utilisation sont secondaires, ceci ne signifiant cependant pas pour autant qu’un tel site est mal conçu.
On distingue trois approches bien différentes au sein des sites brutalistes à savoir les puristes, les minimalistes et les « anti-istes » (ou artistes) [13]. Les puristes font fortement référence aux caractéristiques architecturales du brutalisme, tel que le concept de « vérité des matériaux ». Les interfaces sont sobres et sans apparats, utilisant le moins de CSS possible et proscrivant le JavaScript [14]. Les minimalistes sont davantage intéressées par l’efficacité prônée par le brutalisme, les interfaces restent sobres et laissent une place minimum au design. Enfin les « anti-istes » considèrent la conception Web comme une forme d’art encore sous-estimée, et viennent œuvrer et expérimenter avec les possibilités du web. C’est cette troisième catégorie qui m’intéresse tout particulièrement. Les deux premières se focalisent sur l’efficacité et limitent l’expérimentation au strict minimum. La dernière, au contraire, lui laisse une totale liberté, l’accent est mis sur l’expérimentation visant à la création d’expériences uniques et sensibles. Cette liberté couplée à une démarche expérimentale permet de venir œuvrer avec les spécificités du web. Je vais ainsi m’intéresser à l’un de ces sites « anti-istes » recensé sur Brutalist Website, à savoir le site du collectif AWGE.

[10]

Brutalist Website, 2014, site web.

[11]

Pascal Delville, Brutalist Website, 2014, Brutalist website.

[12]

Geisel Library construite par William Pereira en 1970 et considérés pars beaucoup comme l’emblème de l’architecture brutaliste.

[13]

Frederick O’Brien, The Split Personality Of Brutalist Web Development, Janvier 2020, Smashing magazine.

[14]

Craiglist.org, site puriste par excellence.

AWGE

AWGE est une agence de création fondée par A$AP Rocky, rappeur américain et membre du collectif de hip-hop ASAP Mob. L’agence rassemble la majorité des artistes du ASAP Mob et a pour but de partager les différents travaux des artistes, mais sert également d’espace ouvert où il leur est possible d’expérimenter et de collaborer tant dans le champ numérique que tangible. AWGE n’est pas une agence de création au sens traditionnel du terme, il s’agit davantage d’un collectif favorisant la collaboration et l’expérimentation en tout genre, ils utilisent eux même les termes de « DIY » et de « collectivisme » pour se définir [15]. Ils cherchent à œuvrer avec les spécificités de leurs médiums, principalement la vidéo et la musique, afin de créer des expériences uniques tout en mettant l’accent sur la collaboration. Le collectif a ainsi collaboré avec de nombreux artistes venant de différents disciplines, on peut notamment citer le styliste Matthew Henson ou bien le bijoutier Ben Baller.
Les réalisations du collectif sont rassemblées sur un site web fait main et à l’esthétique néo-rétro inauguré en 2017. Le web permet ici de centraliser des projets aux médiums très différents. On y découvre tant des séries de photos semblant tout droit sortie de freak-shows, que des documentaires sur les membres du collectif, des clips vidéos, des courts-métrages expérimentaux, un jeu vidéo web, un forum de discussion ou bien encore un espace de vente proposant d’acheter des vêtements et objets designés par les membres du collectif.
La volonté expérimentale du collectif se retrouve dans le mise en forme du site web qui ne ressemble à rien de ce que l’on a l’habitude de voir. Une ambiance néo-rétro est développée dans l’entièreté du site mixant iconographie ancienne et traitement moderne. En effet, l’interface est skeuomorphiste, reprenant le visuel et les codes d’une télé cathodique, se retrouvant tant dans le traitement de l’image que dans le cadre de télé cathodique qui nous suit tout au long de la navigation [16]. On accède au site via un écran d’accueil à l’esthétique rétro et disparaissant grâce à une animation reproduisant le zapping des chaînes sur télés cathodiques. La page principale comprend sept icônes se démarquant du reste de la page par leur traitement 3D et leur esthétique rétro. Ces icônes reprennent des éléments emblématiques de la culture pop des années 90. On retrouve par exemple le fameux logo DVD, un caméscope ou bien encore la boîte mystère de Super Mario Bros [17]. Certaines pages se démarquent tant par leurs mises en page que par leurs fonctions. Il s’agit notamment de la rubrique « ASAP Rocky » dans laquelle on saisit l’aspect joueur et expérimental du collectif. Il nous y est permis de jouer à un jeu de voiture, à mis chemin entre 3D et visuel basse def [18], reprenant des visuels et gimmicks emblématiques du collectif, où l’objectif est d’accumuler des emblèmes Mercedes-Benz. La page forum possède également un traitement spécifique, le cadre de télé cathodique disparaît et laisse place à une interface reprenant les codes esthétiques et la mise en page de Windows 95 [19]. Cette esthétique néo-rétro développé tout au long du site et venant jouer avec des éléments emblématiques des années 90, révèle une forme de nostalgie ou d’admiration de cette période connue comme l’âge d’or du hip-hop au USA, mais dénote également une volonté de se placer dans la continuité de cette période.
Œuvrer avec les spécificités du web permet ici de créer un site web radical, sur mesure et expérimental, venant jouer tant avec les médiums supportés pars le web qu’avec son interactivité ou bien encore son caractère partagé et communautaire. Il vient également tirer parti de l’ouverture et de l’interopérabilité du web à travers le jeu vidéo qui utilise diverses librairies JavaScript open-source. L’esthétique du site ainsi que la multiplicité des médias présents sont rendu possible par un développement fait main et sur mesure, permettant de coller au plus près des attentes du collectif. Il nous est ainsi possible de saisir au mieux l’ambiance développée par AWGE ainsi que leurs centres d’intérêts, créant par la même occasion une expérience de navigation unique.
De par son caractère ouvert ainsi que son interopérabilité, le web a la capacité de s’insérer dans de nombreux domaines pour lesquels il n’est pas pensé à l’origine, permettant de créer des outils alternatifs et expérimentaux. Ces outils se posent comme une alternative aux outils de création traditionnels du design graphique, limités par leurs logiques propriétaires et la fermeture de leur code source.

[15]

Donovan Barnett, What Is AWGE,‑ the A$AP Mob’s Mysterious Creative Collective, Mai 2022, Higsnobiety.

[16]

AWGE, 2017, site web : Page d’accueil du site.

[17]

AWGE, 2017, site web : Page principale du site.

[18]

AWGE, 2017, site web : Jeux vidéo de la rubrique « A$AP ROCKY ».

[19]

AWGE, 2017, site web : Forum du site.

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